Billet s'il vous plaît !

Un texte sera publié dans cette rubrique. Il sera automatiquement remplacé par un autre. Il pourra s'agir d'un texte nouveau comme d'un texte archivé. Je ferai en sorte qu'il reste suffisamment longtemps pour que vous puissiez en prendre connaissance.

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UN TRAIN PEUT EN CACHER UN AUTRE.

Inutile de vous rappeler mon intérêt pour le modélisme ferroviaire et ma passion pour le chemin de fer dans sa globalité. Il était donc évident que je m'implique au plus près dans l'œuvre déjà bien avancée de la Compagnie du Chemin de Fer de Semur-en-Vallon, la CCFSV, puisque récemment nous fêtions ses 50 ans d'existence.

« Un train peut en cacher un autre ». Cet avertissement que l'on retrouve sur la plupart des passages à niveau est venu me chatouiller l'esprit quand j'ai postulé pour rejoindre la trop courte liste des bénévoles de cette association, voisine de mon lieu d’habitation. J'allais donc jouer les infidèles envers « mon petit train » pour découvrir de plus près les vrais, ceux qu'on ne conduit pas seulement avec un bouton marche-avant, marche-arrière !

Sur une voie de 60 cm, qu’on appelle communément voie étroite, nous attend une petite loco Decauville (dans le jargon ferroviaire c’est un locotracteur, diesel). Accompagné du président j’ai d’abord fait un tour de circuit afin d'observer toutes les manipulations et enregistrer les recommandations d’usage. Il faut repérer le terrain, les pentes, les aiguillages, les arrêts en gare - il y en a deux - respecter la signalisation et donner les coups de trompe, là où il faut.

C’est lui, bien sûr qui conduisait. Deuxième tour ; c’est autre chose, me voilà aux commandes !

En premier lieu ne pas oublier le frein de secours, celui qui détecte s’il y a encore un pilote à bord ! Il sonne toutes les vingt secondes et il est vivement recommandé d’appuyer sur le bouton sous peine de voir s’arrêter brusquement le train entier au risque de faire dérailler la voiture de queue stoppée dans son élan. Au total 7 voitures voyageurs sont au crochet du locotracteur. Quand le train est complet c’est plus de 2 tonnes de poids supplémentaire à gérer au niveau de la conduite. Un train ça roule bien sur les rails, mais ça ne s’arrête pas aussi facilement qu'une automobile, alors il y a pour cela deux autres freins encore : le plus simple étant le frein à mains (très mécanique) pour l’arrêt en gare, à verrouiller une fois tiré, l’autre un peu plus complexe sert plus à ralentir qu’à freiner ; c’est le système par air comprimé qu’il faut savoir doser (Trop, tout s’arrête. Peu, ça sert à rien !).

Sachant tout cela, on peut donc démarrer. Je débraye à l’aide d’une pédale pour passer la marche avant qu’on verrouille également afin d’éviter qu’elle saute au premier soubresaut. J’embraye et je tire sur la manette de vitesse au fur et à mesure qu’on avance, à fond s’il s’agit d’une montée ou en milieu de course sur le plat. Kling, déjà 20 secondes qu’on est partis, il faut appuyer sur le bouton rouge - 20 secondes ça revient très vite ! Le plus délicat dans ce type de conduite, par rapport à nos automobiles, c’est qu’il faut pratiquement avoir toujours un œil derrière pour surveiller le comportement des voitures sur les aiguilles, observer l’attitude des voyageurs en particulier enfants et animaux de compagnie, puis regarder à nouveau devant pour anticiper vitesse et signalisation. Kling, on appuie sur le bouton rouge…

Chaque fois qu’un panneau « S » se présente, on doit « klaxonner » pour signaler notre passage.

Reste encore une manipulation bien particulière : le sablage.

Cette opération est obligatoire lorsque le temps est humide (pluie, rosée du matin, brouillard, végétation un peu trop envahissante). Deux boîtes de sablage, une sur les essieux gauche et droit, sont à contrôler avant le départ. Toutes deux doivent être pleines pour parer à toute éventualité. Le meilleur moyen de faire en sorte que l’adhérence de la roue sur le rail soit au rendez-vous, c’est de répandre un peu de sable juste devant le contact de l’un sur l’autre. C’est également valable dans certaines descentes, voire certaine montées. Un train qui n’est pas contrôlé de cette façon risque de glisser sur les rails sans aucune possibilité de le rattraper ! Ce sablage doit donc être effectué toutes les deux secondes, à l’aide d’une tirette, et ce, durant une distance balisée en début et fin de portion. Par contre il faut quand même opérer avec parcimonie et faire en sorte qu'on ne soit pas à court en milieu de parcours. Le système peut paraître très archaïque mais il faut savoir que les TGV sont équipés de la même façon. Par contre le sablage se fait automatiquement sans l’intervention du conducteur, haute technologie oblige !!!

Quand j’écris qu’un train peut en cacher un autre, c’est peu dire car quitter mon petit Decauville de 5 centimètres de long pour une loco que tout visiteur semble trouver simple et petite m’a ouvert les yeux et fait comprendre que les énormes locos à vapeur des années 40 ça devait être quelque chose !

Kling, on appuie sur le bouton rouge…

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Mais le petit train de Semur-en-vallon ne se limite pas qu'à cela.

UN TRAIN PEUT EN CACHER UN AUTRE devrait depuis quelques années déjà, figurer au fronton de la gare de Semur afin que les médias, tous les responsables politiques et touristiques, et tous les gens qui ont suffisamment de poids pour faire avancer les choses, se rendent bien compte que le petit train de papa (en l'occurrence Robert Pottier, fondateur de l'association et père de l'actuel président) n'est plus ce train du parc d'attraction de jadis.

Il est grand temps que les mentalités changent et voient en ce « petit train » un véritable conservatoire du train d'antan, un musée digne du nom avec une collection qui nous laisse découvrir quelques pièces rares et uniques.

Certes on embarque encore dans ces petites voitures bien « proprettes » qu'on nomme très sérieusement dans le jargon ferroviaire « des baladeuses », mais il faut savoir que ce type de voiturettes existait déjà lors de l'Expo Universelle de 1889. Nous en reparlerons un peu plus loin.

Les visiteurs ont pris leur billet et attendent sur le quai l'autorisation de prendre place dans les baladeuses. Le chef de service poinçonne chaque ticket et veille à ce que les chaînes de sécurité soient bien attachées sur chaque voiture. Recommandations d'usage : on ne se penche pas et on ne descend pas en marche, le train a beau ne pas dépasser les 6 km/h, c'est tout de même un train. Coup de sifflet ; le mécanicien enclenche sa marche avant et desserre le frein à main. Le train s'ébranle, les roues crissent sur les rails, kling, on appuie sur le bouton rouge et nous voilà partis.

Ce petit train nous emmène vers le dépôt et la gare « DECAUVILLE ».

On longe le grand plan d'eau, qui fut la première création de l'association en 1968, puis on traverse des fourrés dans lesquels on devine quelques marais : la végétation y est sauvage et luxuriante au grand dam des bénévoles car elle envahit très facilement les voies.

Et là, surprise du public !

Nous arrivons dans un site industriel, presque grandeur nature, en passant sous deux énormes ponts roulants de 1880 issus d'une fonderie sarthoise, celle de Saint-Pavin. En levant les yeux on admire un chevalement entièrement fabriqué par les bénévoles de la CCFSV. Tout ceci rappelant un savant mélange des sites industriels de Juigné sur Sarthe, Saint-Pavin et Sainte-Jamme sur Sarthe* sur lesquels circulaient des trains Decauville. Le ton est donné ; nous sommes dans l'ère industrielle des XIXe et XXe siècles.

Arrivés à quai, tout le monde descend et se rassemble pour écouter la première intervention du guide qui explique que tout cet ensemble fut construit jour après jour, patiemment, par les bénévoles de l'association. Le site industriel, l'allure du dépôt et l'arche sous laquelle nous passons révèlent la présence de Paul Decauville pour lequel est consacré une bonne partie du Muséotrain.

D'ailleurs nous entrons dans une petite salle qui se veut la réplique d'un des nombreux ateliers de l'usine Decauville Aîné. Le guide montre un coupon de rail portatif de 1875 et le chariot porteur inventé cette même année qui sauvera 9000 tonnes de betteraves de l'enlisement des voitures hippomobiles. Decauville avec ces deux inventions allait conquérir le monde entier. A noter que ce porteur est un des trois rescapés de l'histoire et qu'il figure en bonne place dans ce petit coin de Sarthe. Deux maquettes de modélisme évoquent, pour la première, le tramway de la plage à Royan, pour la seconde un exemple de carrière à ciel ouvert avec maintes voies étroites issues des ateliers Decauville. On peut même rajouter que celui-ci installa provisoirement sa voie étroite au pied de la toute nouvelle Tour Eiffel lors de l'Exposition Universelle de 1889 et put ainsi transporter plus de six millions de visiteurs entre Le Champ de Mars et Les Invalides soit 3 km de voie ferrée. Il venait d'inventer le petit « train-loisirs », celui-là même que nous prenons à Semur-en-vallon.

Le guide nous invite à le suivre ; nous entrons dans le grand musée par une porte dérobée. L'atmosphère y est la même que dans tout autre musée : conversations feutrées et déplacements mesurés, découverte et extase pour un grand nombre de visiteurs. L'émotion est palpable : on ne s'attendait pas à cela !

Comme quoi UN TRAIN PEUT EN CACHER UN AUTRE…

  • * Juigné : mines d'anthracite
  • * Saint-Pavin : fonderie, une des premières usines du Mans
  • * Sainte-Jamme : forge puis fonderie Chappée